L’affiche sépia

L‘affiche de LFI représentant en noir et blanc un Cyril Hanouna inquiétant caricaturé en reprenant les codes antisémites des années 30 a fait couler beaucoup d’encre. Si certains dirigeants de la France Insoumise ont reconnu qu’il s’agissait d’une erreur politique, la défense présentée par son « lider maximo », Jean-Luc Mélenchon, n’a fait qu’empirer la situation, en plaidant maladroitement l’ignorance des représentations antisémites qui circulaient à l’époque de la montée du nazisme et du fascisme, et bien avant. Une autre affiche appelant également à une mobilisation contre le racisme le 22 mars était publiée, par la CGT cette fois, et elle était beaucoup moins médiatisée, malgré son caractère tout aussi offensif à l’égard de l’extrême-droite.

Elle n’a cependant pas échappé à la vigilance du site Boulevard Voltaire, qui a préempté le nom du philosophe pour s’approprier l’image d’un homme des lumières, défenseur de la veuve et de l’orphelin, pourfendeur des injustices, et critique des religions. Depuis sa création en 2012 par le journaliste de la droite dure Dominique Jamet, et le couple médiatique formé par Emmanuelle et Robert Ménard, le site a épousé les thèses de la fachosphère, en marge des courants représentés par le Rassemblement national et le parti Reconquête d’Éric Zemmour. Que du beau monde donc, et c’est précisément cette mouvance que visait l’affiche de la CGT. On y voit les portraits, vieillis par une couleur sépia, de Cyril Hanouna, Éric Zemmour et sa compagne Sarah Knafo, Marine Le Pen, Marion Maréchal, Vincent Bolloré, Jordan Bardella et Pascal Praud, entourant le visage du maréchal Pétain. Tous ces personnages ont des expressions assez neutres, fixant le spectateur sans sourire, plutôt sévères mais sans excès.

Et c’est là que l’on voit que la communication essentiellement non-verbale véhiculée par une ou des affiches dépasse largement le message explicite voulu par l’émetteur. Cette affiche de la CGT ne peut pas, à mon sens, être qualifiée d’antisémite, bien que trois personnes juives (Hanouna, Zemmour et Sara Knafo) y sont représentées sous un jour assez peu flatteur. J’ai plutôt pensé à une autre affiche, récemment remise à l’honneur, l’affiche rouge, voulue par la propagande nazie pour stigmatiser les étrangers, brillamment célébrée par Louis Aragon et Léo Ferré, et dernièrement par Arthur Teboul et le groupe Feu ! Chatterton. Pour les lecteurs du site Boulevard Voltaire, aucun doute, figurer sur l’affiche sépia est un titre de gloire, un honneur comparable à la réhabilitation du réseau Manouchian pour les Français dont la fibre patriotique s’est parfois révélée tardivement. Non seulement ils revendiquent l’héritage de Philippe Pétain, mais ils en rajoutent sur les thèses racistes et xénophobes, la religion musulmane a simplement remplacé la confession juive dans la détestation et la persécution. L’évolution de la doctrine du RN est particulièrement instructive à ce sujet.